24/02/2021 - Reportages

texte Gérald Guétat 
photo Henri Thibault

UN TRIDENT POUR DEUX

MASERATI DUO
SCAFO SAN MARCO

On dit qu’il en serait de même des gens et des choses. Des liens invisibles se tissent au premier jour, à la première rencontre, pour ne se dissoudre qu’avec le temps, mais souvent très lentement et parfois même, jamais. Voici donc l’histoire de quelques destins liés et de leurs sillages croisés.

texte Gérald Guétat 
photo Henri Thibault

UN TRIDENT POUR DEUX

MASERATI DUO
SCAFO SAN MARCO

On dit qu’il en serait de même des gens et des choses. Des liens invisibles se tissent au premier jour, à la première rencontre, pour ne se dissoudre qu’avec le temps, mais souvent très lentement et parfois même, jamais. Voici donc l’histoire de quelques destins liés et de leurs sillages croisés.

Longines World’s Best Racehorse

Nous sommes en octobre 1963, dans un faubourg de Milan. A Segrate, la folle croissance économique du « boom » des années soixante a repoussé de manière anarchique les limites de la campagne environnante. Non loin s’étend la piste liquide de l’Idroscalo, le vaste lac artificiel projeté au temps de Mussolini à quelques kilomètres du centre de la capitale lombarde, quand on pensait que l’hydravion représenterait l’avenir de l’aviation commerciale. C’est là que le champion motonautique vénitien Oscar Scarpa est venu installer son chantier naval San Marco quelques années auparavant pour conquérir le coeur et le portefeuille de l’élite milanaise. Ce jour, un jeune garçon prénommé Dody Jost accompagne son père parti chercher une pièce de rechange pour son bateau San Marco Appia Zagato. En effet, l’une des originalités du chantier réside dans ses liens très étroits avec l’industrie automobile. Près de l’entrée principale des bâtiments, une petite équipe s’affaire sous les yeux de Mario Bernocchi et de son frère Michele, deux clients très sportifs. Devant eux, suspendu à des élingues, un superbe six cylindres Maserati 3500 GTI arrivé le matin même de Modène descend majestueusement dans la coque en acajou d’un runabout biplace de course en pleine finition.

Longines World’s Best Racehorse

La définition du vrai gran turismo selon Maserati s’accompagne d’un habitacle clair et très confortable pour les longues distances. Des deux côtés, le même fameux six cylindres double arbre héritier de celui de la 250F de Fangio.

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Rencontre de deux objets d’exception sur le lac de Côme, une Maserati Mistral de 1964 et un racer San Marco lancé la même année, équipé du même moteur six cylindres à injection issu de la 3500 GT.

les frères Bernocchi, des textiles du même nom, appartiennent à une des familles les plus en vue de Milan depuis plusieurs générations. Ils sont déjà propriétaires de plusieurs bateaux construits ici même. A l’époque, une certaine gentry pratique assidûment la compétition motonautique et pour les connaisseurs, rien ne vaut un San Marco, fin, racé, très soigné et cher mais incomparablement plus sportif qu’un Riva, par exemple. Scarpa, le créateur du chantier, est un habitué de la firme au Trident. Il y est tellement connu et apprécié qu’il peut y commander les plus précieux moteurs sur un simple coup de fil. C’est que notre homme et ses racers détiennent trente cinq records du monde dont les plus prestigieux ont été battus avec des V8 450 S confiés aux bons soins du sorcier du reparto corsa de l’usine, Guerrino Bertocchi.

La vision du moteur flambant neuf avec ses six pipes d’admission brillantes comme des instruments de musique marquera à jamais la mémoire du jeune Jost qui a du en rebattre les oreilles de son père pendant tout le trajet en voiture vers la maison familiale, un extraordinaire hôtel baptisé Nautilus, installé directement sur le lac de Côme avec, même, son petit port privé.

Un surprenant réseau de relations subtiles vient de se tisser ce matin-là.

Le choix d’un six cylindres Maserati par Mario Bernocchi ne doit rien au hasard. Que ce soit sur l’eau mais surtout sur route, la marque au Trident est la référence par excellence pour une certaine clientèle de gentlemen drivers très attachée aux performances mais aussi au confort et à l’élégance.

Longines World’s Best Racehorse

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Et au début des années 1960, Maserati est une maison de grand prestige international avec son modèle 3500 dont les qualités routières de GT disposant de beaucoup de couple à bas régime pour rouler au quotidien sont préférées par beaucoup à la flamboyance des productions de Maranello. Depuis une dizaine d’année, l’ingénieur Giulio Alfieri a été placé par les frères Orsi aux commandes de la firme et va lui faire atteindre des sommets en devenant l’âme de Maserati de 1953 à 1975. On lui doit, en particulier, le développement du célèbre moteur 6 cylindres en ligne de 2 litres porté à 2,5 litres qui va permettre à Juan Manuel Fangio de conquérir le titre mondial de Formule 1 en 1957 au volant de la légendaire monoplace 250F. Dans la même lignée, son formidable 350 S corsa de 1955 à double arbre à cames en tête va servir de modèle pour donner le tipo 101 et ses évolutions qui vont équiper toutes les Maserati six cylindres de 3500 à 4000 cc, de la 3500 GT à la Mistral. Giulio Alfieri aura donc signé tous les succès de la firme, comme cette redoutable 450 S dont le moteur va irriguer la production des modèles V8 jusqu’à la Ghibli, la Indy, la Bora et la Khamsin. Mais, il est aussi l’auteur de la fameuse « Birdcage » et le premier à adopter l’injection sur voiture de série dès 1961 avec la 3500 GTI. Aussi passionné que discret, l’ingegnere, est un homme de l’automobile pour qui la haute compétition n’a de sens que si elle permet le progrès du plus formidable outil de liberté jamais imaginé pour se déplacer. C’est pourquoi, la filiation entre la piste et la route lui est si chère pour réaliser son rêve de véritable gran turismo. Il répétait souvent à ses proches, famille ou collaborateurs directs : « Avec une de mes voitures, je peux partir le matin de bonne heure de l’usine à Modène, arriver à Paris dans la journée, avoir le temps de prendre une bonne douche à l’hôtel avant d’aller dîner en ville sans ressentir de fatigue... Aucun modèle d’un de mes concurrents ne permet vraiment la même chose». Et il en était fier à juste raison quand on fait la courte liste des ceux qu’il appelait ainsi, c’est-à-dire Ferrari, Aston Martin et peut-être Jaguar.

En 1963, un coupé Maserati vaut au moins aussi cher qu’un des prestigieux concurrents mais en offrant un confort et des performances de vraie grande routière. Alors, pour aller de Modène à Paris, avec un réseau autoroutier encore embryonnaire et dans des conditions encore meilleures qu’avec une 3500 GT, Alfieri a confié au turinois Piero Frua le soin de dessiner une toute nouvelle carrosserie, d’aspect résolument plus moderne. C’est ainsi qu’apparaît au salon de Turin le modèle « berlina 2 posti » très remarqué par ses nombreuses innovations, ses grandes surfaces vitrées et son habitacle très clair et spacieux avec le compartiment à bagages accessible directement au moyen d’un grand hayon. On peut aimer voyager à vive allure mais ne pas vouloir se priver, avec madame, de tout le confort et encore moins d’élégance vestimentaire d’où cet espace généreux réservé aux effets personnels. Voici le pari de Maserati, le grand tourisme comme mode de vie. Celle qui ne s’appelle encore la Mistral n’a plus de calandre grâce à ses entrées d’air situées sous le pare-choc avant. Sous la carrosserie en alliage léger, les nouveautés ou les évolutions ne manquent pas non plus. Le châssis fabriqué chez Maggiora à Turin est constitué de tubes de section carrée avec un empattement de 2,40 m de quelques centimètres plus court que ceux de la Sebring et du Spyder Vignale. On y revoit l’option multitubulaire et la finesse testée à l’origine sur la Birdcage. Sous le capot, on retrouve avec bonheur notre lien subtil, ce six cylindres à injection dont la cylindrée à été portée à 3,7 litres avec une puissance de 245 ch. Selon la documentation d’époque : « Le double allumage et l’injection de carburant indirecte offrent une puissance, une douceur et une économie exceptionnelles ».

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Le San Marco Maserati a été sacré champion d’Europe de sa catégorie en 1964 avec Mario Bernocchi au volant.

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Bien entendu, la voiture est équipée de quatre freins à disque. Testé par le magazine Quattroruote, le nouveau modèle sera chronométré à 227 km/h avec une accélération de 0 à 100 km/h en 6,8 secondes. Ce sera finalement sous l’impulsion de l’importateur Maserati en France, le colonel John Simone, que la berlina due posti se verra baptisée d’un nom de vent du sud, le mistral, inaugurant ainsi une tradition propre à la marque pour tous ses modèles à deux places.

Avec un tel moteur, comment la Mistral n’aurait-elle pas retenu l’attention du jeune Dody Jost déjà aussi passionné d’auto que de bateau ? Et voici que le destin entre en jeu pour favoriser un rapprochement inattendu. Un ami de son père, célèbre joaillier milanais, s’est offert une somptueuse Mistral commandée en 1964 et livrée quelques mois plus tard dans un gris souris unique avec l’intérieur cuir cognac. Prenant exemple sur Giulio Alfieri, notre homme a l’intention d’aller régulièrement à Paris avec quelques précieux joyaux pour lesquels il a fait aménager spécialement par le carrossier, derrière son siège, un petit coffre-fort secret caché sous l’épais tapis. Mais des ennuis de santé ruinent ces beaux projets et la belle Mistral, comme neuve, fait son entrée dans le garage de l’hôtel Nautilus pour la grande joie du jeune Dody plus impatient que jamais de passer enfin son permis de conduire. Mais, pendant ce temps, depuis la visite au chantier San Marco en 1963, le runabout de course Maserati est loin d’être resté inactif. En effet, dès son lancement, en 1964, Mario Bernocchi remporte plusieurs épreuves importantes sur circuit entre bouées, avec, au passage, quelques records du tour dont un, à Angera, près du lac Majeur, à plus de 75 km/h de moyenne.

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C’est ainsi qu’il se voit couronné champion d’Europe des runabouts de la classe 3 limitée à 4500 cc. Et la vie continue, les liens invisibles se précisant année après année. Après la disparition de Mario Bernocchi, son frère Michele, vainqueur lui aussi de nombreuses courses en racer, décide de conserver le bateau de son frère dans un état proche de la perfection. Toujours habité du démon de la compétition, Michele remettra plusieurs fois le bateau à l’eau pour initier son fils aux joies de la course motonautique, en particulier, lors de la grande classique historique fondée en 1929 et qui relie Pavie à Venise, une sorte de Mille Miglia en ligne sur le fleuve Pô.

Le temps passe et les amitiés se forment, se renforcent comme guidées par une force irrésistible. Michele Bernocchi et Dody Jost qui a hérité de la belle Mistral grise, sont devenus les meilleurs amis du monde, entretenant précieusement la flamme du souvenir mais aussi et surtout de la joie des randonnées rapides, que ce soit sur la route ou sur la « piste liquide », une expression forgée par Michele dans les années soixante. Et puis Michele, il y a peu, disparaît à son tour. Alors, détenteurs de belles valeurs de transmission du savoir et du partage des grands moments de père en fils, le fils de Michele, Marco, décide de reprendre le flambeau. La Mistral rutilante et le San Marco rugissant se retrouvent donc côte à côte, au Nautilus, pour des sessions de « gentleman driving », autant d’hommages emplis de vitalité où les souvenirs communs, tissés de manière invisible depuis près de cinquante ans, prennent volontiers la forme d’un hommage vibrant à celui qui rendit tout cela possible, l’ingegnere Alfieri.

www.motelnautilus.it

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