15/01/2018 - Reportages

Par Nigel Grimshaw
Photos: Matthew Howell

The Real McQueen

McQueen’s 911

La Porsche 911 « Le Mans » de Steve McQueen avait disparu depuis son départ de la Sarthe en 1971. Comment la plus mythique des 911
a-t-elle pu passer à travers les mailles du filet des sociétés de commissaires-priseurs, des collectionneurs et – oui – des magazines pendant si longtemps? Et comment se procurer l’une des Porsche les plus célèbres au monde ?

Par Nigel Grimshaw
Photos: Matthew Howell

The Real McQueen

McQueen’s 911

La Porsche 911 « Le Mans » de Steve McQueen avait disparu depuis son départ de la Sarthe en 1971. Comment la plus mythique des 911
a-t-elle pu passer à travers les mailles du filet des sociétés de commissaires-priseurs, des collectionneurs et – oui – des magazines pendant si longtemps? Et comment se procurer l’une des Porsche les plus célèbres au monde ?

Longines World’s Best Racehorse

La route se dévoile peu à peu, se balance à droite puis à gauche. La 911 grise dérape en traversant un petit pont. Elle gravit maintenant dans une légère montée avant de redescendre dans le calme d’une avenue bordée d’arbres. Elle passe par un pont à une travée et pénètre au cœur de la ville. La 911 poursuit sa route, longe doucement un superbe petit restaurant aux fenêtres fleuries. C’est dans ce cadre pittoresque que Porsche et conducteur arrivent sur la place de la cathédrale. Ce dernier ralentit et s’arrête pour observer la belle Elga Andersen en train d’acheter des fleurs. Il reprend la route, quitte la ville et retrouve les routes de campagne. À l’approche d’un panneau indiquant « Le Mans », la route oblique soudain vers la droite. Les glissières de sécurit ont remplacé les arbres en bord de piste. La voiture se range et son conducteur apparaît ! veste en daim, montre, bracelet. La caméra scrute les glissières avant de revenir vers le conducteur. À mesure que son visage apparaît à l’écran, on finit par reconnaître Steve McQueen.

Puis, un bond dans le temps et dans l’espace, passant de la Sarthe des années soixante à Los Angeles, Californie, en automne 2007. Au volant de la célèbre voiture des quatre premières minutes du film Le Mans, j’aperçois l’avenue bordée d’arbres et la superbe femme qui achetait des fleurs, dans mon imagination seulement. À travers la vitre teintée, les fast-foods se sont substitués aux cathédrales et les panneaux indiquent Long Beach plutôt que Le Mans. Quel plaisir de tenir ce volant ! J’enfonce l’embrayage mais peine à passer la première. Je jette un œil dans les rétroviseurs, pas une 917 ou une Ferrari 512 à l’horizon. Je m’élance dans la circulation de Los Angeles aux commandes de la 911 « perdue » de Steve McQueen.

Nous sommes dimanche matin, il est encore tôt et, même s’il faut davantage faire attention aux joggeurs qu’aux voitures, la situation n’en est pas moins irréelle. Je suis au volant de la voiture de monsieur Steve McQueen ! le capitaine des pompiers dans la Tour infernale ; l’homme qui sauta par-dessus les barbelés allemands sur une Triumph TR6 Trophy Bird volée pour réussir sa Grande Évasion ; mais encore le héros de Bullitt, Papillon et, bien sûr, du film Le Mans. Jesse Rodrigues, le troisième propriétaire de la voiture, a pris place sur le siège passager. « Mets les gaz », me crie-t-il alors que nous prenons la direction de la Highway 110.

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Nous sommes dimanche matin, il est encore tôt et, même s’il faut davantage faire attention aux joggeurs qu’aux voitures, la situation n’en est pas moins irréelle. Je suis au volant de la voiture de monsieur Steve McQueen !

Retour au printemps 1970 lorsque Solar Productions déferle sur Le Mans pour le tournage du film éponyme. Afin d’agrémenter son séjour en France, McQueen s’achète une 911S qu’il utilisera aussi bien dans le film que pour ses déplacements personnels. Il en est si content qu’à la fin du film, il décide de la garder, mais Porsche la transportera d’abord en Allemagne pour en modifier la transmission. La 911 sera ensuite expédiée au domicile de McQueen en Californie. Seul souci ! Steve possède déjà une 911 de 1969 et a engagé quelques dépenses pour y installer un système stéréo dernier cri. La 911 « Le Mans » est de trop et sera rapidement mise en vente dans le LA Times. Jesse rit lorsqu’il raconte l’histoire. « Le type à qui j’ai acheté la voiture, le deuxième propriétaire, est un véritable passionné des 911. Il avait acheté une Targa S en 1969, mais on la lui avait malheureusement volée début 1971. Comme il voulait acheter une autre S, il avait parcouru les petites annonces du LA Times et il était tombé sur la 911S. Il a appelé le numéro indiqué et s’est arrangé pour aller voir la voiture. Et devinez qui lui a ouvert la porte ? Steve McQueen en personne. La 911 « stéréo » est toujours en possession de la famille McQueen.

Pendant les 34 années qui suivront, la 911 Le Mans restera entre les mains de son deuxième propriétaire, qui l’utilisera chaque jour pendant 20 ans. Ensuite, en 2005, Jesse assistait à un déjeuner. « Ils étaient organisés une fois par mois, » se souvient-il. « Comme n’importe quel autre groupe de collègues, nous parlions travail et loisirs. Ce jour-là, j’ai évoqué ma passion pour les Porsche anciennes et l’une de mes collègues a expliqué que son mari en possédait une, mais elle ne savait pas s’il s’agissait d’une 911, 912 ou 356. Au déjeuner suivant, elle m’en a à nouveau parlé et je lui ai dit que j’aimerais la voir. J’ai quatre 356 ; j’étais donc intéressé. Nous en sommes restés là, jusqu’au jour où je l’ai rencontrée chez Starbucks. Elle m’a alors appris que son mari pensait à vendre la Porsche. Il n’avait alors encore jamais été question de McQueen ou Le Mans.’

Jesse avait appris qu’il s’agissait d’une 911. Passionné de la 356, il n’était donc pas très intéressé par la voiture. Les deux collègues poursuivirent leurs conversations pendant quelques semaines jusqu’au jour où un rendez-vous fut fixé. « Je suis allé chez le propriétaire de la voiture, » se souvient Jesse. « La Porsche était là, pratiquement dans son état actuel. Elle était à l’extérieur, dans l’allée à côté du garage. Il y avait des traces de pattes de chat sur le capot et sur le toit. Pas très au fait des 911 à l’époque, à mes yeux, elle n’était qu’un exemplaire parmi tant d’autres. Nous avons un peu discuté, puis, je suis parti.’

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Quelques semaines plus tard, Jesse, accompagné de son épouse, retourna voir la voiture. « Nous étions à nouveau en train de discuter dans l’allée, lorsque le propriétaire m’a appris que la 911 avait appartenu à Steve McQueen. Je sais évidemment qui est Steve McQueen, mais cela n’avait que peu d’importance. En outre, j’avais d’autres engagements, je n’étais donc de toute façon pas certain de pouvoir m’offrir la voiture, et nous n’avions pas encore abordé la question du prix. »

Jesse et sa femme rentrèrent chez eux et une nouvelle semaine s’écoula, durant laquelle Jesse avait parlé à son mentor automobile, propriétaire de Porsche depuis 1960. Cette fois encore, l’identité du propriétaire ne fut pas dévoilée, dans la mesure où l’attention se porta sur des éléments plus pratiques. À l’époque, la voiture avait parcouru quelque 186.000 kilomètres et l’état du moteur et de la transmission inquiétaient quelque peu Jesse. Cependant, en apprenant le lien avec McQueen, une autre de ses connaissances Jesse l’implora d’acheter la voiture.

Encouragé par les uns, dissuadé par les autres, Jesse décida de tenter le tout pour le tout et annonça au propriétaire qu’il souhaitait acheter le véhicule. Mais la réponse qu’il reçut fut quelque peu surprenante. « Le propriétaire était d’avis que la voiture devait revenir à la famille McQueen, avis que je partageais entièrement. Cela me paraissait totalement légitime. Avec le recul, si j’avais su ce que je sais aujourd’hui, je me serais senti bien plus inquiet. » Lorsqu’il y pense aujourd’hui, Jesse rit de bon cœur, mais à l’époque, c’était un problème, et pas le seul. Un troisième acheteur potentiel était intéressé par la 911. Le propriétaire dit alors à Jesse que la voiture reviendrait au premier qui parviendrait à conclure l’affaire. Il ne lui en fallait pas plus.

Au volant de sa voiture, Jesse repensa à l’état du moteur et de la transmission – par rapport au prix de la voiture, financer le remplacement du moteur et de la boîte de vitesses ne serait pas une mince affaire. Il avait parmi ses connaissances un mécanicien prêt à jeter un coup d’œil à la 911, mais ce dernier n’était pas disponible avant trois jours. « J’ai parlé de mes inquiétudes au propriétaire », se souvient Jesse, « et j’ai ajouté que mon mécanicien ne pouvait pas venir voir la voiture avant trois jours. Il m’a alors donné les clés et, je m’en étonne encore aujourd’hui, m’a dit “prenez-la”.’

Après trois journées interminables, le mécanicien donna son feu vert et Jesse se rendit à nouveau chez le propriétaire de la voiture. « Jusqu’alors, toutes nos conversations s’étaient déroulées dans l’allée, à proximité de la voiture. Il vaut mieux ne pas négocier ce type de vente chez quelqu’un. Lorsque je suis finalement entré dans la maison, j’ai aperçu sur le mur un poster de Steve McQueen faisant le « V » de la victoire. Le propriétaire m’a regardé et m’a dit, “oui, c’est un poster du film.” Je ne savais pas de quel film il parlait jusqu’à ce qu’il me dise qu’il s’agissait de « Le Mans’. Croyez-le ou non, je n’avais jamais vu ce film ? En réalité, je ne le connaissais même pas ! »

À ce moment-là, l’ancien propriétaire de la 911 commença à sortir un par un les documents de la voiture. « Je n’avais pas vraiment conscience de ce que je venais d’acheter », admet Jesse. McQueen avait gardé toute la correspondance, tous les détails de sa possession, toutes les étapes du parcours de la 911 à travers les États-Unis, son immatriculation. Aucune partie de la vie de la 911 qui avait pu être documentée ne manquait.

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La voiture n’avait que peu changé depuis qu’elle avait quitté la Sarthe. Elle a certainement été repeinte et Jesse a restauré les roues, installé de nouveaux pneus et un nouveau pare-brise, raison pour laquelle les autocollants que l’on peut voir dans le film ont disparu. Mais l’air conditionné commandé par McQueen, le cuir, les vitres teintées, la jupe arrière du pot d’échappement, le toit ouvrant électrique, le volant en aluminium moulé, la radio Blaupunkt à bandes AM/FM US avec antenne manuelle et les feux de croisement sont d’origine. ‘Depuis, j’ai acheté le film, » poursuit Jesse tandis que nous parcourons les rues tranquilles de Los Angeles un dimanche matin, à bord de la 911 de Steve McQueen. « Selon certaines personnes, c’est la 911 la plus mythique au monde. Ils ont peut-être raison, mais c’est la voiture de Steve McQueen, pas la mienne, il ne faut pas l’oublier. Son propriétaire actuel ne devrait avoir aucune importance. Anecdote amusante ! j’ai récemment croisé la personne qui m’a vendu la voiture, lors d’un déjeuner, qui m’a dit “que diriez-vous si je vous proposais de vous rembourser le prix de la voiture et de vos dépenses et si je la reprenais ?” Nous avons ri et j’ai dit que je déclinais respectueusement son offre, mais que je la gardais en tête. » Bien sûr, il n’est plus question de conduire chaque jour la 911 Le Mans de McQueen. Alors que la voiture a passé toute sa vie à Los Angeles, juste après son départ d’Europe, il serait aujourd’hui trop risqué de la conduire sept jours sur sept dans les embouteillages monstres de Californie. Mais chaque dimanche matin, avant le lever du jour, Jesse sort la 911 grise de son garage et s’élance vers l’autoroute pour une trentaine de kilomètres de plaisir. Je regarde à droite lorsque nous passons devant un autre fast-food. Jesse est toujours à mes côtés. Par bonheur, en ce dimanche matin, les routes de Los Angeles sont toujours tranquilles, alors que la vitre du restaurant nous renvoie un reflet net et fidèle. Mes yeux s’arrêtent un moment sur la surface en verre. Je vois la 911, je me vois au volant, j’aperçois un superbe petit restaurant français aux fenêtres fleuries. Et là, est-ce une cathédrale et une jolie femme achetant des fleurs ? Enfin, je remarque le panneau ; il indique l’est, mais ma tête et mes yeux préfèrent y lire ! Le Mans 9 202 kilomètres.

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